Donation ou succession : comment transmettre un bien immobilier à ses enfants en Suisse romande ?

Transmettre un appartement ou une maison à ses enfants est l’un des actes patrimoniaux les plus importants d’une vie. Entre donation de son vivant et transmission par succession, les enjeux fiscaux, familiaux et juridiques sont considérables en Suisse romande. Voici ce qu’il faut vraiment savoir avant de décider.

L'immobilier résidentiel en Suisse romande représente souvent l'essentiel du patrimoine familial à transmettre.
L’immobilier résidentiel en Suisse romande représente souvent l’essentiel du patrimoine familial à transmettre.

Deux voies, une même intention

Lorsqu’un propriétaire souhaite que son bien immobilier reste dans la famille, deux grandes options s’offrent à lui : la donation entre vifs, qui transfère la propriété de son vivant, ou la transmission par succession, qui intervient au décès. Ces deux voies ne s’opposent pas nécessairement ; elles peuvent même se combiner intelligemment. Mais leurs effets juridiques, fiscaux et familiaux diffèrent profondément, et le choix doit toujours se faire en connaissance de cause.

En Suisse romande, la question prend une dimension particulière : chaque canton dispose de ses propres règles en matière de droits de succession et de donation. Vaud, Genève, Neuchâtel ou le Valais n’appliquent pas les mêmes taux ni les mêmes exonérations. Ce contexte de fiscalité cantonale fragmentée impose une analyse précise avant tout transfert de propriété.

La donation de son vivant : transmettre tôt pour mieux maîtriser

La donation permet de transférer la propriété d’un bien immobilier à ses enfants sans attendre le décès. Elle se fait par acte notarié et entraîne un transfert immédiat de propriété, avec toutes les conséquences qui en découlent : c’est désormais l’enfant qui figure au registre foncier, qui paie les charges et qui supporte les risques liés au bien.

L’avance sur hoirie

Dans la grande majorité des cas, une donation à un enfant est qualifiée d’avance sur hoirie. Concrètement, cela signifie que la valeur du bien donné sera imputée sur la part héréditaire de l’enfant bénéficiaire au moment du décès du donateur. L’objectif est d’éviter qu’un enfant soit avantagé par rapport à ses frères et sœurs. Pour un bien immobilier, cette imputation se fait en principe sur la base de la valeur vénale du bien au moment du décès (et non au moment de la donation), ce qui peut créer des tensions si le marché immobilier a fortement évolué entre-temps. Il est toutefois possible de convenir contractuellement d’une autre méthode d’évaluation.

Il est également possible de stipuler expressément dans l’acte de donation qu’il s’agit d’une libéralité hors part héréditaire, c’est-à-dire un avantage accordé en plus de la part successorale. Cette option est permise, mais uniquement dans les limites de la quotité disponible, soit la part du patrimoine dont le donateur peut disposer librement sans empiéter sur les réserves légales de ses héritiers.

Usufruit et droit d’habitation : rester chez soi après la donation

La crainte de nombreux parents est de se retrouver sans logement après avoir donné leur bien. La solution existe : le donateur peut se réserver un droit d’usufruit ou un droit d’habitation sur le bien transmis. L’usufruit permet de continuer à habiter le bien ou de le louer et d’en percevoir les revenus. Le droit d’habitation, plus limité, garantit simplement le droit d’y résider. Ces droits réels sont inscrits au registre foncier et ont une valeur capitalisée qui influe sur le calcul des droits de donation.

La réserve d'usufruit permet au donateur de continuer à habiter son bien après en avoir transmis la propriété.
La réserve d’usufruit permet au donateur de continuer à habiter son bien après en avoir transmis la propriété.

La fiscalité cantonale : l’élément décisif en Suisse romande

En matière de donations et de successions, la Suisse laisse aux cantons une large autonomie fiscale. Pour les transmissions en ligne directe descendante (parents à enfants), la situation varie sensiblement d’un canton à l’autre en Suisse romande.

  • Canton de Vaud : contrairement à une idée reçue, Vaud est l’un des rares cantons suisses à imposer les donations et successions en ligne directe. Depuis le 1er janvier 2025, les seuils d’exonération ont toutefois été sensiblement relevés : jusqu’à 300 000 CHF par enfant et par année civile pour les donations, et jusqu’à 1 000 000 CHF par souche héréditaire pour les successions. Au-delà de ces montants, un barème progressif s’applique.
  • Canton de Genève : les transmissions en ligne directe (enfants, parents, conjoint) bénéficient d’une exonération totale des droits de succession et de donation, sauf si le défunt était imposé au forfait fiscal.
  • Canton du Valais : les parents de sang en ligne directe, le conjoint non séparé de corps et les enfants adoptifs sont exonérés de tout droit de succession et de donation.
  • Canton de Neuchâtel : les descendants directs sont soumis à un taux forfaitaire de 3 %, mais bénéficient d’une déduction de 50 000 CHF par enfant sur les successions. Il convient de vérifier les modalités exactes en vigueur avec un notaire.

Attention toutefois : même en l’absence de droits de donation ou de succession, d’autres impôts peuvent s’appliquer. En particulier, le gain immobilier réalisé lors d’un transfert peut être imposé selon les cantons. Dans certains cas, une donation peut déclencher l’impôt sur le gain immobilier, ce qui peut générer une charge fiscale inattendue. Ce point mérite une attention toute particulière lors de l’analyse préalable.

Une donation immobilière en Suisse romande peut paraître fiscalement neutre entre parents et enfants, mais l’impôt sur le gain immobilier peut transformer une transmission bienveillante en opération coûteuse si elle n’est pas préparée avec soin.

La transmission par succession : la voie classique et ses contraintes

Lorsque le bien immobilier est transmis au décès, il entre dans la masse successorale et est partagé entre les héritiers selon les règles du Code civil suisse et les éventuelles dispositions testamentaires du défunt. Si plusieurs enfants héritent, ils deviennent copropriétaires du bien en indivision successorale, ce qui peut rapidement générer des conflits si leurs intentions divergent : l’un veut vendre, l’autre veut garder, un troisième voudrait racheter les parts de ses frères et sœurs.

Les réserves héréditaires : des limites intangibles

Le droit suisse protège les héritiers réservataires, à savoir les descendants directs et le conjoint survivant (ou le partenaire enregistré). Le Code civil fixe des réserves héréditaires dont le testateur ne peut pas priver ses héritiers, ni par testament ni par donation de son vivant (dans ce dernier cas, via le mécanisme de l’action en réduction). Depuis la révision du droit des successions entrée en vigueur le 1er janvier 2023, la réserve des descendants a été réduite de trois quarts à la moitié de leur part successorale légale, et celle des parents a été entièrement supprimée. Le testateur dispose ainsi d’une quotité disponible plus importante, ce qui renforce l’intérêt du testament et du pacte successoral comme outils de planification.

Le pacte successoral est un instrument particulièrement puissant en droit suisse : il permet, avec l’accord de toutes les parties concernées, de régler à l’avance la répartition du patrimoine, y compris immobilier, et de renoncer contractuellement à certaines prétentions successorales. Contrairement au testament, il ne peut pas être révoqué unilatéralement.

Le testament : anticiper sans figer

Le testament olographe (entièrement écrit, daté et signé de la main du testateur) ou authentique (reçu par un notaire) permet d’exprimer sa volonté quant à la répartition de son patrimoine immobilier. On peut y désigner un héritier particulier pour recevoir le bien, prévoir un droit de préemption en faveur d’un enfant, ou encore constituer un legs portant sur le bien. Mais le testament reste révocable et ne prend effet qu’au décès : il n’offre pas la même sécurité juridique qu’un pacte successoral ou qu’une donation dûment enregistrée.

Toute donation immobilière en Suisse nécessite l'intervention d'un notaire et un acte authentique.
Toute donation immobilière en Suisse nécessite l’intervention d’un notaire et un acte authentique.

Donation ou succession : comment choisir ?

Il n’existe pas de réponse universelle. Le choix dépend de votre situation patrimoniale globale, de votre âge, de vos besoins financiers présents et futurs, de la composition de votre famille et de vos intentions à l’égard de chacun de vos enfants. Voici les principaux critères à peser.

Les bonnes questions à se poser

  • Ai-je besoin des revenus locatifs ou de la valeur du bien pour financer ma retraite ou mes soins futurs ?
  • Mon bien est-il hypothéqué et qui reprendra la dette ?
  • Mes enfants sont-ils en mesure d’assumer les charges liées à la propriété ?
  • Y a-t-il un risque de mésentente entre mes enfants en cas de copropriété héritée ?
  • Quelle est la durée de détention du bien et quel serait l’impôt sur le gain immobilier en cas de donation ou de vente ?
  • Suis-je marié(e), sous quel régime matrimonial, et quels sont les droits de mon conjoint sur ce bien ?

Les erreurs les plus fréquentes

  • Donner un bien sans se réserver de droits réels et se retrouver dépendant de la bonne volonté de ses enfants.
  • Ne pas informer tous les enfants d’une donation, créant ainsi des tensions familiales irréparables lors de la succession.
  • Ignorer l’impôt sur le gain immobilier et découvrir la note fiscale après coup.
  • Rédiger un testament sans conseil juridique et créer involontairement des clauses nulles ou contradictoires.
  • Ne pas mettre à jour ses dispositions testamentaires après un divorce, un remariage ou la naissance d’un petit-enfant.

Le rôle incontournable du notaire et du conseiller patrimonial

En Suisse, toute donation ou transmission d’un bien immobilier exige l’intervention d’un notaire. Celui-ci rédige l’acte, vérifie la capacité des parties, s’assure du respect des réserves héréditaires et procède à l’inscription modificative au registre foncier. Il calcule également les éventuels droits de donation ou impôts sur le gain immobilier dus et produit les déclarations nécessaires aux autorités fiscales cantonales.

Au-delà du notaire, faire appel à un conseiller en planification patrimoniale ou à un gestionnaire de fortune peut s’avérer précieux pour intégrer la transmission immobilière dans une stratégie globale : optimisation fiscale, assurance-vie, pilier 3a, régime matrimonial et prévoyance professionnelle forment un tout cohérent. Chez Homewell, nous accompagnons régulièrement nos clients dans la réflexion préalable à ces transmissions, en faisant le lien entre la réalité du marché immobilier romand et les besoins patrimoniaux des familles.

Une régie connaissant bien le marché local peut aussi fournir une estimation objective de la valeur vénale du bien, indispensable pour calculer les parts héréditaires, rémunérer équitablement chaque enfant ou négocier un rachat de parts entre frères et sœurs. Cette valeur de marché, distincte de la valeur fiscale ou cadastrale, est souvent le point de départ de discussions familiales complexes qu’il vaut mieux aborder avec des chiffres solides.

Ce qu’il faut retenir avant d’agir

Transmettre un bien immobilier à ses enfants est un acte généreux, mais il ne s’improvise pas. Les conséquences d’une transmission mal préparée peuvent se faire sentir des années après, parfois sous forme de conflit familial ou de facture fiscale inattendue. La bonne nouvelle : en Suisse romande, la transmission en ligne directe est globalement bien traitée par le droit fiscal cantonal, et les outils juridiques disponibles (donation avec réserve d’usufruit, pacte successoral, testament authentique) permettent de construire des solutions sur mesure.

  • Anticipez tôt : plus la réflexion est engagée jeune, plus les options sont nombreuses.
  • Impliquez tous vos enfants dans la démarche, même si la décision finale vous appartient.
  • Faites estimer votre bien par un professionnel indépendant avant toute transaction.
  • Consultez un notaire et un conseiller fiscal avant de signer quoi que ce soit.
  • Révisez régulièrement vos dispositions pour les adapter aux évolutions de votre famille et de la loi.

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